Jean-Marc Philippe
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L'art spatial

Jean-Marc Philippe

dans Raymond Daudel et Nicole Lemaire d'Agaggio (dir.), La science et la métamorphose des arts, Paris, Presses universitaires de France, 1994, p. 141-160.

Voir : Art spatial, La Grande Roue Céleste, Messages des Hommes à l'Univers

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« … Quand l’art, l’espace, le rêve et les savoir-faire se rejoignent, … et quand la réflexion s’impose. »

La conquête de l’espace représente un point singulier dans l’aventure, dans l’histoire, dans la performance, comme dans l’écriture du savoir des hommes. En cette seconde partie du XXe siècle, elle est l’un des fleurons qui illustrent spectaculairement les compétences concrétisées de l’espèce, ainsi qu’elles se développent dans nos sociétés technoculturelles, postindustrielles.

Qui plus est, dans son décodage même, la substance propre à la conquête spatiale tisse des implications multiples, profondes et porteuses à différents niveaux, où aspirations ancestrales, mythes et réalités se trouvent réunis.

C’est pourquoi sans doute les images qui en ont découlé, largement médiatisées, allaient permettre à plusieurs milliards d’hommes d’en bénéficier et de s’en imprégner dans sa totalité.

Pour la première fois en effet, une aventure scientifique spectaculaire s’il en est — par opposition à d’autres aventures scientifiques moins « photogéniques » peut-être mais tout aussi importantes — était suivie par l’ensemble d’une population non nécessairement professionnellement concernée. Et, sans qu’il soit tenu compte de leur provenance (URSS ou Etats-Unis), les grandes premières spatiales et leurs images associées allaient, au titre de l’aventure humaine, faire le tour du monde, diffusées et reprises qu’elles seraient sur toutes les chaînes de télévision internationales.

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La mise en place du nouvel imaginaire lié à la conquête spatiale

Ainsi, depuis plus de trente ans au fur et à mesure de son accomplissement, tous les individus humains disposant d’un poste de télévision avaient pu suivre les principales étapes de cette conquête spatiale, la vivant quasiment en temps réel. Et pour la première fois, sur l’instant, par le truchement d’images si fortes par elles-mêmes que le discours pouvait en devenir secondaire, chacun avait pu sans y prêter garde, au travers d’une imprégnation médiatique sans précédent, à l’échelle de la planète entière, élargir ou déplacer ses perceptions conceptuelles et culturelles. Ou encore hériter de cet acquis, « naître avec », en ce qui concerne les plus jeunes d’entre nous.

Quelques grandes dates correspondant aux grandes premières peuvent être rappelées ici. Etalées sur un peu plus de trente ans, ces grandes premières allaient faire les grands titres des journaux — presse écrite et journal télévisé — et ainsi être portées à la connaissance de près de la moitié des terriens : 4 octobre 1957 : Spoutnik, le 1er satellite artificiel de la Terre ; 2 janvier 1959 : la 1re photographie de la face cachée de la Lune ; 12 août 1960 : Echo 1, le 1er satellite de télécommunication passif ; 12 février 1961 : Venera, la 1re sonde interplanétaire lancée vers Vénus ; 12 avril 1961 : Iouri Gagarine, le 1er Homme dans l’espace ; 14 février 1963 : Syncom, le 1er satellite géostationnaire ; 1965 : le 1er Homme sorti dans l’espace ; 3 février 1966 : Luna 9, 1er alunissage en douceur sur la Lune ; 21 juillet 1969 : Armstrong et Aldrin, le 1er débarquement de l’Homme sur la Lune ; 1971 : la 1re station orbitale ; 1972 : le lancement de la sonde Pionneer X vers Jupiter ; 1976 : la sonde laboratoire Viking atterrit en douceur sur le sol de Mars ; 1986 : Voyager II en direction d’Uranus ; 1989 : Voyager II, le 1er « objet » humain à sortir du système solaire et puis aussi les navettes spatiales et leur cortège d’images en direct, incidents, accidents, les récupérations de satellite…

Autant effectivement de forts moments d’émotions venus de là-haut, de là-bas, de plus loin, d’ailleurs, en direct… moments dont on regrettera sans doute que la lecture s’en soit effectuée sur un fond de compétition et d’idéologie politique, quand chacun des deux blocs se targuait par ces images interposées de démontrer qu’il était bien le plus fort et le meilleur. Mais à y bien songer, les plus beaux palais bâtis à Florence ou à Venise ne procédaient-ils pas aussi de cette forme de défi, d’une famille à l’autre ? Trêve de digression, revenons directement à la conquête spatiale et à son incidence sur l’art.

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L’art et l’espace avez-vous dit ?

Dans un raccourci d’écriture, l’espace peut être perçu sous trois aspects fondamentaux. De fait l’espace implique à la fois :

— de nouvelles conditions physiques d’expérimentation ;

— un nouveau point de vue d’observation ;

— et un ensemencement métaphysique du regard.

Si le premier point ne concerne pas précisément l’art mais beaucoup plus directement la communauté des chercheurs scientifiques, en revanche on doit au second point un événement d’une importance capitale sur la métamorphose des consciences.

S’il était en effet posé à chacun d’entre nous la question de désigner l’œuvre d’art qui, réalisée durant ce siècle, pourrait être identifiée comme la plus importante, la plus prégnante, celle qui aurait déjà été donnée à voir à plus de 2,5 milliards de terriens, celle, initiatique, par qui les consciences individuelles ne seraient jamais plus tout à fait ce qu’elles étaient avant… eh bien, force nous serait de reconnaître que tout d’abord cette œuvre existe, qu’elle n’est de fait pas le fruit d’un artiste, mais bien le fruit du travail de plusieurs générations de chercheurs et finalement le résultat concret du savoir-faire de l’ensemble d’une société associée à des volontés politiques.

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L’œuvre d’art la plus importante engendrée par le XXe siècle

Car, à y bien réfléchir, cette œuvre, « la plus importante », pourrait bien ne pas être Guernica ou quelque autre magnifique production culturelle ponctuelle locale d’artiste, mais bel et bien la première photographie de la Terre vue de l’espace, accompagnée de toutes celles qui depuis ont suivi. Des photographies ayant révélé une Terre perle bleue dans l’espace comme jamais nous aurions pu nous l’imaginer, une Terre subtile et finie, bleue, fragilement bleue, infiniment semblable et cependant jamais ni tout à fait la même ni tout à fait une autre… une Terre qui allait dans ses photographies reprises par tous les médias et les publicitaires souvent, bouleverser nos archétypes nourris et inscrits pourtant au fil des générations… des photographies qui donneraient à voir à l’homme son royaume enfin, son domaine, notre lieu de base, notre berceau… des photographies encore qui relégueraient à tout jamais la mappemonde aux antiquités, qui allaient — comme saint Thomas l’aurait pu demander — nous permettre de la « toucher du regard » enfin cette planète et de la faire définitivement « nôtre » telle qu’en elle-même enfin…

À l’évidence, quand bien même s’arrêterait-on là, l’art serait déjà immensément redevable à la science et aux savoir-faire technologiques d’une œuvre majeure, cette vue révélée de la Terre. Vue dont on n’a peut-être pas aujourd’hui encore mesuré toute l’ampleur de la modification induite dans les consciences individuelles et les nouvelles attitudes collectives qui en découlent : une vision écologique facilitée par exemple, la mise en place d’une capacité de sensibilité naissante relative à la notion de l’interactivité Terre/Humanité… en bref, une nouvelle intelligence de l’homme face à lui-même.

S’arrêter là serait bien sûr impardonnable puisque ce serait sans compter avec l’imagination des artistes, touchés eux aussi par toutes les images de la conquête spatiale en général : dont ces vues de la Terre bien sûr, et puis l’homme en apesanteur, l’homme sur

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son scooter de l’espace, ses travaux dans les cabines des stations orbitales et ses danses dans la navette spatiale, ces drôles de trajectoires prises par les objets flottants en impesanteur, les bulles pleines d’eau, les anneaux de Saturne, le paysage et le sol de Mars, Io, la course après les comètes, la recherche de la vie…

Autant d’horizons inédits repoussant plus loin encore les interrogations, ces interrogations à l’origine du troisième point mentionné ci-dessus, qui faisait référence à l’ensemencement « métaphysique » du regard. D’un regard emmené véritablement plus loin, plus ailleurs, dans ces lieux où en retour de l’information reçue, l’imagination sensible vibre et engendre des tressaillements dans les arcanes cérébrales de chacun. Des tressaillements responsables des pulsions de curiosité chez certains, des pulsions d’enthousiasme chez d’autres et qui, par une alchimie de la transmutation de l’émotion libèrent chez l’artiste des concepts inédits, des réflexions nouvelles chez les penseurs, des espaces sans référence chez le philosophe, et des hypothèses fulgurantes chez l’homme de science.

Effectivement, de ce troisième point allaient jaillir chez les artistes des concepts totalement inédits, sans commune mesure avec ce qui jusqu’alors existait, des artistes dont l’inconscient créatif s’emparerait de cette nouvelle dimension culturelle mise en place sous leurs yeux, avec laquelle ils pourraient désormais conceptualiser puis œuvrer.

L’artiste et l’air du temps ou la naissance de l’art spatial

L’apparition des tous premiers concepts d’art spatial se situe entre les années 70 et 80. Quatre artistes, ne se connaissant pas, allaient entreprendre chacun de leur côté une extension radicale de la pratique artistique. Jetant les bases d’un art nouveau, ils allaient : 1/ intégrer les nouvelles frontières du savoir humain ainsi que les déclinait la conquête spatiale ; 2/ entreprendre les savoir-faire technologiques propres à cette conquête spatiale comme des outils de création artistique à part entière ; et 3/ élargir leur champ

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concret de réalisation artistique à l’espace tout entier. Conséquence implicite, dans certaines déclinaisons, leurs œuvres pourraient être vues par la totalité des êtres humains et parfois aussi pourraient-elles conceptuellement et intentionnellement du moins s’adresser à ces éventuelles intelligences « autres » que les nôtres susceptibles d’être présentes dans l’univers.

Quatre artistes, deux Américains et deux Français, s’avèrent aujourd’hui avoir été les pionniers incontestables de cette émanation artistique dans les années 70-80 : Pierre Comte, Joseph Mac Shane, Jean-Marc Philippe et Tom Van Sat.

Chacun dans son imaginaire, à sa façon, selon sa sensibilité et son approche avait conçu des projets où l’art et l’espace et les savoir-faire se conjugueraient.

Pierre Comte avait l’ambition :

— de déposer au sol des objets réfléchissant le soleil disposés selon des figures géométriques, dans le but que les éclats qui en résulteraient attirent l’attention des observateurs de l’espace (Projet Horus, 1978) ;

— de mettre en orbite basse un satellite orientable réfléchissant les rayons du Soleil lequel vu du sol à certains moments pourrait irradier d’un éclat très largement supérieur à celui de toute étoile existante (Projet Arsat, 1981)…

Joseph Mac Shane avait comme ambition :

— de rapporter sur Terre du « vide » spatial, de créer des teintes inédites en vaporisant en absence de gravité des métaux sous vide (1977) ;

— de mettre en orbite des sculptures en guirlande qui le soir venu seraient visibles pour un observateur terrestre…

Jean-Marc Philippe avait comme ambition :

— d’allumer une couronne d’étoiles artificielles autour de la planète en utilisant 39 satellites géostationnaires préexistants après les avoir équipés de lasers (la « Roue céleste », 1975)1 ;

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— de rendre visible le déplacement de la vitesse de la lumière (même concept) ;

— d’envoyer des messages dans l’univers à partir de radiotélescopes ;

— de créer des aurores boréales et des gerbes d’étoiles filantes artificielles…

Tom Van Sat avait pour ambition enfin :

— de réaliser au sol des dessins symboliques dans le but qu’ils deviennent interpellants et signifiants lorsqu’ils seraient perçus de l’espace proche ou plus lointain ;

— de donner à ressentir simultanément l’échelle de l’infiniment grand et celle de l’infiniment petit ;

— de matérialiser la notion de 1010…

Parallèlement chacun de ces artistes à sa manière — sous forme de conférences, lettres, articles de presse, émissions de TV… — allait, en direction des autres artistes et du grand public, communiquer, sensibiliser et délivrer des informations qui ne tarderaient pas à faire connaître autour d’eux cette nouvelle forme prise par la création artistique dans ce formidable parfum et bouillonnement de l’air du temps.

C’est ainsi qu’en décembre 1983 la NASA, attentive à cette nouvelle forme de l’expression artistique, faisait réaliser une étude sur le « Potentiel artistique de l’espace » et listait un certain nombre de pistes technologiquement réalistes. Pistes qui reprendraient souvent ou déclineraient différemment les principes sous-jacents aux concepts des quatre artistes susnommés, mais qui les enrichiraient aussi.

Les principales idées apparaissant à la lecture de cette étude attiraient l’attention sur les options suivantes :

— mise en orbite d’un objet visible du sol ou non (sculpture d’eau et de glace, de résine polymère à durcissement sous ultraviolet, sculpture utilisant les techniques identiques à celle du satellite « écho » faite de feuille de milar) ;

— feux d’artifice tirés de l’espace ;

— étoiles filantes artificielles (obtenues par explosion de petite charge remplie de grains de sables appelés à se consumer dans la haute atmosphère comme les petites météorites) ;

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— sculpture cinétique en orbite alimentée par l’énergie solaire ;

— décharge dans l’espace de gaz inertes ionisés et/ou colorés entraînant vue du sol la perception d’effets lumineux variés ;

— jeux de lasers à partir des stations orbitales afin de rappeler la station orbitale aux terriens ;

— satellite musical, à variables dépendant de données recueillies dans l’espace (densité locale instantanée de particules, énergie des particules) émettant sur une fréquence grand public en direction de la Terre ;

— satellite de paix diffusant un message dans toutes les langues du monde ;

— interaction entre des satellites en orbite et des objets sculptures au sol…

Et petit à petit, l’art spatial accomplissait son chemin : le concept de la « Roue céleste » était montré au Musée d’Art moderne de Paris (« Electra », 1984), la Cité des sciences et de l’industrie accueillait ses visiteurs plusieurs mois durant par une bande vidéo explicitant le projet Artsat, le MIT de Boston recevait une communication sur « L’art et l’espace », en mai 1985, à l’initiative de Pierre Comte, les quatre artistes précédemment nommés rassemblaient leur imaginaire dans une exposition collective (Galerie Alain-Oudin, Paris, mai 1985). À cette occasion le quotidien Le Monde titrait en première page « Les nouveaux faiseurs d’étoiles » et consacrait une page intérieure signée Elizabeth Gordon à cette nouvelle émancipation artistique. Peu après, sous l’impulsion de l’auteur de la « Roue céleste », un dossier d’informations d’une quinzaine de pages illustrées de plus de vingt photographies pleines pages relatives aux différents projets des quatre artistes précédents faisait le tour du monde en exclusivité (pays par pays). Ainsi des mensuels de type FMR en Italie, Muy interessante en Espagne, Ça m’intéresse en France… qui publiaient le dossier relatif à l’art spatial dans son intégralité, de sorte que ce mouvement initié par quatre artistes allait contribuer de façon radicale à ensemencer les esprits à travers des cultures différentes et créer des émules dans de nombreux pays. On vit même, très directement issu de l’exposition collective précédente, être lancé un concours d’idées sur la thématique de l’art spatial par la société d’exploitation de la Tour Eiffel ;

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99 dossiers furent reçus, 3 projets lauréats furent désignés qui, pour des raisons diverses dont les questions restées en suspens concernant la publicité dans l’espace et la pollution lumineuse du ciel, ne furent suivis d’aucune suite concrète.

En novembre 1986, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’Unesco, sous l’égide de l’Académie européenne et sous l’impulsion précise de Jean-Marc Philippe, une commission d’experts fut réunie afin de réfléchir sur l’art spatial. Le document de travail préalablement remis aux différents experts invités s’appuyait principalement sur les observations et les réflexions accumulées au cours des nombreuses conférences de présentation de la « Roue céleste » que son auteur depuis huit années avait tenues à travers le monde et qui avaient soulevé des questions et remarques diverses parfois contradictoires et violentes (« Mon ciel est mon ciel, de quel droit y interviendriez-vous, et à quel titre »). Des questions aussi diverses furent ainsi abordées par la commission que de savoir : si un objet artificiel « largement » lumineux dans le ciel pourrait perturber les êtres vivants comme les oiseaux par adjonction d’un nouveau repère lumineux artificiel dans leurs repères classiques, si les indigènes reculés de la planète n’y verraient pas quelques manifestations « surnaturelles » déplacées, si l’espace ne devait pas être réservé qu’à des seules applications militaires, scientifiques ou commerciales, si la publicité dans l’espace était tolérable on non, si un satellite lumineux de grande dimension et visible par l’humanité tout entière pouvait être associé et considéré en tant que tel comme un symbole de la culture humaine ou comme finalement un symbole certes mais n’étant représentatif que des seules sociétés postindustrielles technoculturelles… dans cette optique, quels pourraient bien être la lecture et le décodage de tels objets dans le ciel perçus par des êtres humains du Tiers Monde ou bien encore du Quart Monde, et bien d’autres questions encore…

Invité à cette commission de réflexion, Otto Piene du MIT avait conforté la proposition contenue dans le document de travail selon laquelle une commission d’artistes pourrait évaluer les différents concepts d’art spatial, lui-même apportant en ce sens une liste de 200 noms d’artistes américains consentants.

A la fin des travaux de la commission de travail, il était reconnu

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que la création d’un « Comité mondial de l’art spatial » était souhaitable et que la création d’un « Comité mondial d’éthique pour une utilisation pacifique de l’espace » était des plus recommandées.

Ainsi, pour la première fois, sous l’impulsion d’un artiste, l’institution avait-elle été amenée à s’interroger sur les relations qu’il faudrait développer reliant dans ses différentes déclinaisons la conquête spatiale et l’éthique de façon générale. Peu de temps après, l’Agence spatiale européenne et le Collège international de philosophie organisaient un colloque « Frontière et conquête spatiale » où les travaux précédents furent repris.

A jeu du ricochet, le germe de cette forme de responsabilité allait peu à peu ensemencer les consciences responsables puisque, au fil des ans, des réflexions seraient dorénavant conduites et nourries qui concernaient cette problématique de l’éthique associée à la conquête spatiale dont les questions liées à l’art. Ainsi, en octobre 1994, émanant directement de la toute première réunion prémonitoire de 1986 à l’Unesco se tenait, en l’Institut international des droits de l’homme à Trieste, le colloque « Les problèmes éthiques posés par applications des sciences et des techniques » où quatre thèmes, à savoir Bioéthique, Nucléaire, Informatique et Espace, étaient à l’ordre des journées de réflexions. A l’issue desquelles journées, des recommandations devaient être diffusées en direction des principales institutions concernées en l’occurrence, l’Unesco, l’ONU, les gouvernements, les différentes agences spatiales internationales et autres lieux impliqués, en particulier ceux où la réflexion de façon générale était souhaitée.

Du rêve à la réalité

A brasser tout cet ensemble d’idées, de réflexions et d’interrogations, le lecteur, critique et sceptique comme il se doit, pourrait se demander si du rêve à la réalité ces concepts d’art spatial n’étaient pas finalement destinés à quelque recueil de poésie, à quelques livres de science-fiction ou plus tristement à quelque corbeille à papier. Il se trompe.

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Le 11 juin 1980, le satellite Land Sat 2 de la NASA, à environ 1 100 km au-dessus de la Terre, enregistre une image : la ville de Los Angeles apparaît en bas à droite. Proche du coin supérieur droit, dans la zone de Mountain Shadow, dans le désert Mojave, apparaît un grand œil symbolique ouvert sur le ciel. L’œil n’est pas un accident du paysage, mais une image créée en réfléchissant la lumière du Soleil : 90 miroirs disposés selon des angles précis réfléchissent le Soleil levant vers ce satellite qui tourne à 40 000 km/h. Les miroirs sont placés tous les 180 m environ, chacun nécessitant une différence d’inclinaison de 1/10 de degré, les calculs prennent en compte la rotation de la Terre, la vitesse du satellite en orbite et la position du Soleil dans le ciel.

Quelque temps plus tard, le même Tom Van Sat fera graver dans un cristal de chlorure de sodium le même œil stylisé que celui dessiné dans le désert. Ce dessin s’inscrit sur une largeur totale de… un quart de micron. Entre ces deux yeux, celui du désert et celui du cristal, il existe une « distance » correspondant au facteur 1010.

Entre le 5 et le 13 octobre 1984, à bord de la navette spatiale Challenger, Mission 41-G, une charge payante (small self-contained payload program) emportait huit sphères et une neuvième. Les huit premières sphères furent, sous vide et en absence de gravité, recouvertes sur leur face interne de vapeur de platine, d’or, d’argent, de chrome, d’aluminium… Joseph Mac Shane poursuivait sa quête visant à obtenir des teintes de la plus parfaite pureté, impossibles à obtenir dans le champ de la pesanteur terrestre. La neuvième sphère, d’un diamètre de 14 pouces, débarrassée de l’air qu’elle avait emporté de la Terre, fut laissée un moment ouverte pour s’emplir du « vide » qui régnait à cette altitude. Revenue sur terre, elle est aujourd’hui dans l’atelier de l’artiste avec les huit autres.

Le 26 janvier 1987, devant l’agence France-Presse et plusieurs chaînes internationales de radio et de télévision, la plus étrange (la plus grande aussi) œuvre collective jamais réalisée par l’humanité s’échappait de la Terre sous la forme d’un ruban électromagnétique de plus de 1 milliard de kilomètres de long qui partait à la vitesse de la lumière en direction du cœur de notre galaxie… cœur qu’il atteindrait dans trente mille ans, galaxie qu’il quitterait pour toujours dans cent mille ans. Ce ruban électromagnétique, émis par

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le radiotélescope de Nançay spécialement adapté ce jour-là pour cette mission, emportait le témoignage de plus de 10 500 êtres humains qui souhaitaient dire quelque chose d’eux-mêmes à ces éventuels « autres » que nous-mêmes, susceptibles peut-être d’exister dans l’Univers. Entre le 1er juin 1986 et le 26 janvier 1987, informées par une campagne de presse écrite et télévisuelle dense et rythmée, plus de 50 000 personnes entraient sur un serveur télématique connecté au Minitel et 10 500 d’entre elles y laissaient leur message, ces messages destinés à ces éventuels « Autres ». L’opération « Message des Hommes à l’Univers » de Jean-Marc Philippe était cautionnée par la communauté scientifique internationale, Hubert Reeves contribuait à la faire connaître, et un nouveau rêve d’artiste était concrétisé.

En 1989, Pierre Comte réalisait une installation au sol représentant le signe astronomique de la planète Terre à l’attention du satellite Spot. Laissé à demeure, ce dessin au sol, outre les photographies qui en ont été prises, sert actuellement aux ingénieurs de Spot à caler leur système de mesures.

Depuis ces premières réalisations, à travers la publicité qui en avait été faite, bien des concepts d’art spatial sont apparus ici et là, certains originaux et d’autres se contentant de plus simplement décliner des variations autour des tout premiers concepts déjà mentionnés apparus dans les années 70-80. Parmi les projets les plus particulièrement intéressants à retenir, on peut noter : le projet « OURS » (1984) d’Arthur Woods, projet consistant à mettre sur orbite un satellite en forme d’anneau réfléchissant la lumière du Soleil, tore dont le diamètre apparent perçu du sol serait du même ordre de grandeur que celui de la Lune, dont la surface extérieure déployée dans l’espace serait recouverte de dessins d’enfants du monde entier et qui serait visible une dizaine de minutes au moment du coucher du Soleil et de son lever ; le projet de Coles et Jefferson (1985) consistant à satelliser deux grandes aiguilles visibles du sol télépositionnées et indiquant dans le ciel l’heure en Temps universel ; le projet de Richard Clar « Space Flight Dolphin » consistant à mettre en orbite un satellite émettant vers l’Univers l’enregistrement de voix de dauphins, on encore des projets de chorégraphie en impesanteur (K. Dubois)… Sans oublier aussi le remarquable concept de course lunaire (1982, U3P) qui,

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mettant en application la notion de pression de radiation (notion bien connue des physiciens selon laquelle la lumière exerce une force sur les surfaces qu’elle rencontre comme le vent sur les voiles d’un bateau) permet, associée aux savoir-faire disponibles aujourd’hui, d’envisager une « course à la Lune » effectuée par de véritables « voiliers solaires » nécessitant cependant d’être préalablement mis sur orbite, puis déployés, pour pouvoir être accélérés par le rayonnement solaire, tout en étant téléguidés à partir de la Terre.

D’autres projets existent qu’il n’est bien sûr pas possible de tous mentionner ici. Mais on doit remarquer que les accidents de la navette Challenger comme l’éclatement de la Russie ont radicalement freiné ou ralenti la concrétisation de projets désormais en attente.

On peut noter aussi que depuis quelques années la revue Léonardo-Berkeley — sous la responsabilité de Roger Malina — publie une lettre trimestrielle sur l’art spatial permettant aux différents artistes qui peu à peu se sentent concernés par cette sensibilité spatiale de bénéficier d’une plate-forme d’information et de rencontre.

Les questions parallèles soulevées par l’art spatial

Certaines remarques et réflexions bien évidemment s’imposent concernant cette nouvelle émancipation de la création artistique. Ainsi on peut déjà sur le plan pratique observer que, s’il revient à l’artiste d’être le germe initiateur de l’idée, il doit très vite s’entourer d’une équipe technique de très haut niveau, généralement issue des agences spatiales elles-mêmes ou bien de laboratoires travaillant directement dans les domaines des technologies spatiales. Sous cet aspect on conçoit dès lors qu’un concept d’art spatial est bien le fruit d’une équipe. On peut d’ailleurs concevoir que l’on assiste là à une mutation du « métier » de l’artiste qui doit désormais intégrer la pratique d’autres compétences professionnelles que celles que lui accorde traditionnellement son statut d’artiste. L’artiste de la mutation se rapprochant alors inévitablement du chef d’entreprise s’il veut espérer mener à terme ses concepts.

Jean-Marc Philippe, La « Roue céleste », 1975. © ADAGP.

Le principe du concept consiste à greffer sur 40 satellites géostationnaires équidistants et en sus de leur fonction propre, des dispositifs laser d’émission lumineuse, télécommandables du sol qui chacun, vu de la Terre, serait perçu avec un éclat égal ou supérieur à la brillance de Vénus, lorsque celle-ci apparaît sous son éclat maximum.

A travers un tel dispositif — le cercle des satellites géostationnaires ainsi équipé de ces quarante sources lumineuses — il deviendrait possible :

— d’allumer une couronne d’étoiles autour de la planète, visible par tous les terriens en des moments « remarquables » et durant de courts instants : nouvel an calendaire, nouvel an chinois, nouvel an juif… ;

— de créer, à l’occasion d’événements particuliers engageant l’humanité tout entière — Foire, Exposition universelle, Jeux olympiques —, des signalétiques cinétiques lumineuses fugaces à l’échelle planétaire, grâce à des allumages deux par deux, trois par trois… des différents satellites ainsi équipés ;

— de visualiser la vitesse de la lumière : le cercle des géostationnaires mesurant 270 000 km de circonférence, la lumière courant d’un satellite à l’autre mettrait neuf dixièmes de seconde à le parcourir ;

— d’interpeller les consciences en programmant la « Roue céleste » pour que, en cas de conflit nucléaire, elle puisse émettre de façon aléatoire et rapprochée des SOS lumineux « universels ».

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Par ailleurs, on observe aussi que la mise en œuvre de tels concepts d’art spatial faisant appel à des budgets conséquents, des montages financiers via une recherche de partenariat soient requis. Cette forme de sponsoring ou de partenariat obligé n’est d’ailleurs pas sans poser des problèmes éthiques en ce qui concerne les plus grands projets ainsi qu’on le verra plus loin. (Qui finance qui, pourquoi et comment s’opèrent les retombées attendues et quelles sont-elles, au nom de quel message ou de quelle valeur, pour quels yeux ?)

Mais, qui plus est, se devant de faire de façon incontournable appel à une agence spatiale nationale de type NASA, ESA, IKI… pour réaliser la mise en orbite concrète du projet, on conçoit que certaines décisions ne puissent être traitées sans l’avis /collaboration /intervention /poids /assentiment d’un gouvernement, ou dans le futur d’une organisation supranationale, d’où pourraient dépendre le feu vert ou l’interdit (selon là aussi quels critères).

L’art spatial et le droit

Tout naturellement se pose alors la question de l’environnement juridique : dans quel cadre et sur quels traités, conventions ou règles aurait à s’appuyer un lancement de concept d’art spatial appelé ou non à être visible par l’humanité tout entière, toutes races et cultures confondues ?

Comparé dans son esprit au droit maritime et au droit aérien, le droit spatial est encore des plus général. Un nombre très limité de textes ou de propositions existent, enregistrés par l’ONU pour certains mais loin d’être encore signés par tous les Etats membres. A titre d’exemple, le traité de base du droit de l’espace du 27 janvier 1967 stipule que l’espace peut être exploré par tous les Etats, mais sous certaines conditions. Ainsi, tout projet d’art spatial devra préalablement faire la démonstration que sa vocation première est bien pacifique. En ce sens, l’objet à satelliser sera donc susceptible d’être « visité » par quiconque en ferait la demande, de quelque pays qu’il soit.

Autre aspect juridique concernant tout lancement d’objets dans l’espace : la question de la responsabilité face aux nuisances susceptibles d’être engendrées par un objet satellisé au nom de l’art. Qui

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par exemple pourrait être tenu pour responsable des effets non souhaités provoqués par un concept d’art spatial, sachant que l’un des articles du droit à l’espace mentionne que « … les Etats ont une responsabilité directe sur tout lancement de leur fait qui pourrait avoir des effets préjudiciables ou nocifs tant sur l’espace lui-même que sur le milieu terrestre » ?

Si les deux points qui précèdent sont bien délimités, on constate cependant que, aujourd’hui encore, en matière de droit spatial, il règne un immense vide juridique par manque d’investissement des esprits dans la problématique et par manque de volonté sur le plan international. On peut cependant estimer que dans les années qui viennent, le droit de l’espace par analogie avec ce qui s’est passé concernant le droit maritime et le droit aérien, pourrait lentement passer du droit international public vers le droit international privé.

L’art spatial et les nuisances physiques associées

Dans un autre registre, du simple fait de la mise en orbite d’objets singuliers mais du fait aussi de l’utilisation de ces objets satellisés sous forme de réflecteurs parfois, l’art spatial pourrait introduire — comme il y a été fait allusion précédemment — des inconvénients à deux niveaux : en termes de producteur potentiel de débris spatiaux (comme tout autre satellite militaire, commercial ou scientifique) d’une part, en termes aussi de nuisance lumineuse d’autre part.

En ce qui concerne le premier point, on connaît en effet la problématique liée à la présence de débris dans l’espace. Des débris dont on sait les dangers dus à leur forte vitesse de l’ordre de 11 km/s les transformant — aussi minime que soit leur masse, de l’ordre du gramme ou moindre — en autant de projectiles dangereux tant pour les panneaux solaires et autres appareillages techniques constituant les satellites de façon générale que pour les combinaisons des astronautes en particulier (et les risques mortels que cela représente). Pour attirer l’attention sur l’importance de cette question, on peut par exemple rappeler que la dégradation des

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panneaux solaires dans l’espace est due pour moitié aux petits impacts de météorites et pour moitié aux débris d’origine humaine.

Quant à la seconde nuisance, spécifique celle-là aux satellites artistiques de type réflecteur, la question de la violence des éclats lumineux se pose effectivement. Car, à l’image du jeu du soleil dans le miroir, les fortes luminosités rebondissant à la surface de ces satellites réflecteurs sous certains angles de réflexion peuvent être amenées à « aveugler » ou à détruire en partie un certain nombre de dispositifs techniques. Ainsi d’appareillages fins de mesures de luminosités auscultant le ciel dans son rayonnement visible, appareillages que l’on trouve aussi bien au sol qu’embarqués à bord de satellites d’observation scientifiques. En 1987, l’Académie des sciences à Paris se montrait très réservée en ce qui concernait le lancement de tels concepts artistiques réfléchissant et avait demandé que des « garanties sérieuses » soient données qui tiendraient compte de ces nuisances et de la manière d’y remédier.

Plus récemment, certaines associations scientifiques (l’Union astronomique internationale, la Société des astronomes américains et quelques autres regroupements de scientifiques) se sont affirmées dans des positions pouvant se résumer à cette phrase : « Ce qui procède de l’art ne saurait être la cause de quelque pollution (lumineuse) que ce soit. » Option par laquelle on voit qu’une certaine division pourrait exister entre les représentants de certaines communautés scientifiques professionnelles et la communauté des artistes.

L’art spatial et les financements

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les coûts inhérents à la plupart des concepts d’art spatial ne sont pas hors de portée. A titre d’exemple la charge payante de Joseph Mac Shane lui est revenue à 50 000 $ auxquels s’ajoutaient les frais de réalisation. L’opération « Messages des Hommes à l’Univers » de Jean-Marc Philippe se situait elle aussi dans le même ordre d’échelle.

Mais la question devient tout autre lorsque l’on évoque des concepts réflecteurs de grande envergure. Les coûts de recherche et développement, de lancement au prix du kilogramme monté

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sur orbite impliquent des prix engageant des sommes de plusieurs millions ou dizaines de millions de dollars, prix que l’on peut rapprocher des coûts des plus grandes productions cinématographiques.

Il va de soi que le prix à payer pour réaliser ces derniers concepts pose problème non pas nécessairement pour trouver le financement en tant que tel mais parce que, ce financement n’étant envisageable que dans la seule logique obligée du sponsoring, il implique en retour de considérer l’espace en termes de vitrine publicitaire.

Pour contrer cette difficulté, il semble que l’on s’oriente vers des formes d’associations qui pourraient subvenir à de tels financements même en ce qui concerne les plus élevés. Plusieurs artistes œuvrent actuellement dans ces directions.

Une autre suggestion, apparaissant dans le document d’études précitées qui avait été remis aux experts participant à la réunion de travail sur l’art spatial, évoquait l’hypothèse du financement d’un concept ambitieux d’art spatial visible du sol au prorata des PNB des différents pays/tribus de la Terre incorporant des dons symboliques pour les plus petits ou les plus démunis d’entre eux.

L’art spatial et l’éthique

La question de l’éthique se pose différemment selon que l’on envisage des spectateurs appartenant à la Terre entière ou selon que l’on considère des spectateurs appartenant à des matrices culturelles développant globalement le même type de savoir-faire technique que ceux nécessaires à la réalisation concrète des concepts d’art spatial.

Le premier cas d’hypothèse n’entraîne aucune remarque particulière et l’on peut continuer d’admettre que l’artiste reste libre, sans contrainte autre que de réunir les financements nécessaires à la réalisation de ses propres idées.

Si au contraire on pense au second cas d’hypothèse, là des questions se posent et méritent que l’on s’y attarde non pas dans l’espoir de régler toute la problématique inhérente à la question de l’éthique mais dans la volonté de mettre en avant quelques ques-

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tions attenantes, délicates à totalement gérer. Au nom de quelle valeur par exemple peut-on associer un objet artistique lumineux susceptible d’être décrypté par tous les hommes sur fond de firmament, toutes cultures et toutes ethnies confondues. Pourrait-on envisager abandonner au seul bailleur de fonds (gouvernements, sociétés industrielles, particuliers) toute latitude ? Et pourrions-nous dans ce cas aussi continuer de prôner que la logique libérale concurrentielle de marché est « universellement » valable et que ce qui en découle continue à faire force de loi ?

La problématique est des plus vastes on le pressent et les réponses à apporter se doivent d’être nuancées, car autant il est simple de ne penser que sur un seul domaine du savoir autant il devient complexe de penser simultanément plusieurs domaines de ce savoir, et les questions liées à la problématique de l’éthique, de l’art et de l’espace tiennent de la gestion de ces « plusieurs ». En ce sens, chacun peut argumenter selon son niveau d’exigence, d’attente, en prenant garde peut-être à un possible aveuglement culturel égoïste et les consensus restent délicats à trouver.

De façon très générale encore et directement partie prenante du débat, ces autres interrogations qui suivent méritent ici d’être mentionnées dans le but d’interroger le lecteur : peut-on s’arroger le droit d’intervenir durablement dans le ciel ou doit-on considérer le ciel comme un site classé, véritable patrimoine de l’humanité ? Peut-on permettre aux nations qui en ont la possibilité technologique (Chine, France, Inde, Japon, ex-URSS et Etats-Unis) et qui en auraient la volonté, d’investir le firmament dans le cadre de la seule et stricte logique d’une économie de marché pure et dure ? Pourrait-on abandonner à quelque firme commerciale ou Etat-nation ou à quelque richissime milliardaire privé, d’ici ou d’ailleurs, la possibilité de s’approprier l’attention de près de 6 milliards de terriens qui n’auront rien demandé… (que l’on veuille bien se souvenir ici, dans le sens de ces démesures potentielles, de la déclaration vite dénoncée de cet industriel japonais qui, propriétaire des Iris de Van Gogh, avait laissé filtrer son intention d’être incinéré et d’emporter cette toile avec lui)… Dans un autre ordre d’idée, peut-on mettre de la sorte en avant nos technologies occidentales à la face du monde en toute impudeur ou en toute arrogance… quand les montrer de la sorte tient de leur mise en

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gloire pure et simple et qu’il n’apparaît pas le prix que nos sociétés ont dû payer en termes d’effort social et humain pour les atteindre.

En guise de conclusion ?

L’art a toujours été un révélateur profond, qui concilie, qui relie mais qui peut mettre en évidence aussi les vides. Et en ce sens on doit accepter qu’il puisse déranger. Ainsi les questions d’ordre éthique liées à l’art spatial et l’incapacité qui est la nôtre à pouvoir ou à savoir les « bien » gérer sont comme un révélateur incontournable qui nous montre à l’évidence que si nos sociétés savent produire de la technologie, elles sont en plein déficit synchrone de production de pensée. Le sens plus que jamais a déserté la scène et plus personne dans ce moment que nous traversons et depuis un certain temps déjà n’y peut répondre. De façon lapidaire, pouvons-nous vendre et inscrire impunément Cococolo ou Cucuculu dans le ciel de tous les terriens, certes pas. Allons-nous être capables sous prétexte d’art spatial de relever le défi et d’engendrer une idée mature et porteuse, à « valeur universelle » émanant de toutes les sociétés humaines réunies vivant à la surface de la Terre, valeur qui puisse faire d’un tel lancement d’art spatial une fête « globale » transdisciplinaire et transculturelle, susceptible d’être partagée par tous vraiment ? Là est la question.

Le véritable enjeu de l’art spatial serait alors de nous inciter à associer technologies, réflexions et Humanité tout entière, dans l’espoir de créer les bases d’un nouvel humanisme à l’échelle planétaire.


  1. Totalement irréaliste au moment de sa conception, ce concept est aujourd’hui entré dans une phase de faisabilité confirmée en raison des progrès accomplis par les programmes militaires américains développés à l’occasion de la guerre des étoiles. ↩

Transcription d'après l'édition originale (archives Jean-Marc Philippe). © Jean-Marc Philippe / ayants droit.